Témoignages

 

"Certains de ces dimanches soir, de retour d’un gîte perdu au plus profond des Ardennes, il m’arrive de jeter mon sac dans un coin de l’appartement, de me poser dans un fauteuil confortable, de choisir une musique calme, et alors je fume une cigarette. Plutôt fourbu après deux ou trois jours d’activités incessantes, les images du week-end reprennent corps. Totoche s’acharne bruyamment sur le micro de la sono, le « grand » David consigne depuis son bar les éléments utiles à ses multiples enquêtes, Marc élargit sa gamme de mimes et fait rire les filles, Christine se verrait bien à la piscine, Gilles se projette dans un numéro de breakdance, Guy range la vaisselle, Patrick conduit la voiturette de Véronique qui lui touche la main, le « petit » David boude, Raphaël affiche une bonhomie radieuse – et Ilario ne retient plus le hoquet de son grand rire.

 

Ce sont les scènes coutumières de nos week-ends, nos traditions pleines de petites surprises.

 

En semaine, nous sommes étudiants, ouvriers, ingénieurs, ergothérapeutes, marathoniens, dessinateurs industriel ou amateurs de théâtre et artistes de la vie. Nous arrivons le vendredi soir, dans un village inconnu, et nous attribuons les chambres, préparons les lits, organisons le premier repas. Le temps se suspend pour croiser nos accents de Namur, Liège, Marche, Bruxelles – ou Anvers. Déjà, de bien étranges musiques nous entourent. Hormis Olivier et ses volontaires, un seul personnage peut prétendre ici à l’unanimité. Son nom est Joe Dassin. Je vous garantis que trois mille auditions de ses œuvres complètes vous changent n’importe qui. Le plus rébarbatif d’entre nous se surprend à chantonner l’été indien en plein hiver. Personnellement, je ne suis évidemment pas tombé dans pareil piège mais enfin, depuis que je me suis offert l’intégrale en six CD et trois DVD, je reconnais que tout n’est pas à jeter dans ces gentilles mélodies ! Vous aussi, écoutez trois mille fois « Il était une fois nous deux » puis le « Café des trois colombes ». Ecoutez, comparez les tonalités aériennes de la première chanson au rythme kermessianique de la seconde. Ca vous vide l’esprit.

 

On m’en voudrait de livrer ici trop de secrets. Mais nos chantiers ne seraient pas ce qu’ils sont sans quelques rendez-vous récurrents. Il y a ces grandes opérations douche, ces vaisselles sans fin, ces quantités prodigieuses de pommes de terre à éplucher ! Il y a aussi la célèbre soupe aux oignons de Jean-François, réalisée parfois à base de choux (ce n’est pas plus mal). Et il y a les mariages de Christophe, qui a sans doute compris l’essentiel en officiant, la plupart du temps, à la fois en qualités de prêtre et d’époux.

Les nouveaux compagnons, semble-t-il, tombent immédiatement sous le charme de cette étonnante compagnie. Il y avait d’abord un groupe, constitué de personnes souffrant de certains handicaps. Très vite, voici des individus qui révèlent leurs particularités, leurs désirs, leurs joies, leurs angoisses. Ce monde de la différence nous est réellement accessible lors des chantiers de plus longue durée, en périodes de vacances. Alors, nous nous adaptons plus distinctement au rythme de chacun. Les « petits loups » nous guident, modifient nos horloges.

 

Beaucoup de désirs et d’angoisses s’évacuent dans l’humour mais leurs questions nous accompagnent continuellement. Que faisons-nous après ? Après la promenade, après le repas, demain. Quand rentrons-nous? Quand revoyons-nous nos parents ? Savoir, prévoir, un souci permanent, une obsession qui est une façon de se réapproprier la vie, d’élargir sa part d’autonomie. Bien sûr, ce questionnement permanent nous confronte à la difficulté de saisir l’instant présent, mais ces angoisses, formulées autrement (plus clairement ?) sont également les nôtres, nous le ressentons confusément.

 

C’est ainsi que les journées se suivent, ludiques, rapides ou lentes, actives ou lascives. Des églises, des fermes, des champs, des chemins, des villages, des plages, des animaux, des cailloux, tout peut les captiver, les émerveiller – ou les laisser complètement indifférents. Ces choses nous retiennent aussi, nous replongent en enfance. J’imagine que la plupart des volontaires éprouvent, dès lors, la même appréhension lorsqu’une personne « extérieure », croisée durant nos pérégrinations, nous fait part de son « soutien », complimente notre « courage » ou notre « dévouement ». Je perçois relativement bien ce que je reçois, lors de chacun de ces chantiers, mais plus difficilement ce que je donne. Il y a certes des besoins auxquels nous tentons de répondre, et il est bien clair que les « petits loups » passent de bons moments entre eux et avec nous.

 

Cependant, leur compagnie nous fournit, à coup sûr, des instants de grande beauté qui n'existeraient pas sans eux. Ils sont beaux, dans leur humanité épurée, et leur magie active ce qu'il y a de plus beau en nous. De la confiance, des moments d'émotion, des instants de poésie et de beauté, c'est tout cela qu'ils nous donnent, chaque fois que nous repartons à leur rencontre." (Cyrus, volontaire WE)

 

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Mis à jour ( Jeudi, 19 Août 2010 09:23 )
 
 

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